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PAS D'ANARCHISME SANS LES PERSONNES
TRANS
Introduction à l'inclusion inconditionnelle des personnes trans dans les luttes anarchistes
Darline, liaison Commune de Lyon
Livret diffusé à Lyon

Entrée récemment dans les mouvements anarchistes, c’est avec étonnement que je constate un certain retard sur la théorie queer et sur la trans-identité. Nombreux·ses sont les anarchistes sceptiques, voire ouvertement critiques. Pourtant, ces idées sont intrinsèquement libertaires : elles brisent des normes strictes et arbitraires, donnent des droits à des minorités et développent l’autodétermination1. C’est un combat pour davantage de libertés. Malgré cela, une certaine méfiance persiste. L’absence de positionnement clair des anarchistes est dangereuse : chez les féministes, la transphobie polarise déjà les militant·es et personnalités publiques d’un bord à l'autre de l’échiquier politique2 ; chez les anarchistes, cela fait perdre sa crédibilité au mouvement, notamment auprès des concerné·es qui s’y sentent exclu·es ; et en général, la transphobie permet de nombreuses dérives qui atteignent d’autres minorités.

Pourtant, ce sujet occupe les espaces militants et politiques depuis des décennies. Non seulement la trans-identité n’est pas « un phénomène récent » – les premières traces connues remontent à l’antiquité3 – mais plus récemment, les premiers droits des personnes queers ont été gagnés par la lutte lors des émeutes de Stonewall4 grâce à des femmes trans, comme la militante emblématique Marsha P. Johnson. Les droits des personnes trans sont donc indissociables de ceux des personnes queers.

Qu’en est-il de soi-disant protéger les droits des « vraies femmes » en excluant les femmes trans du féminisme ? C'est la stratégie de l’extrême droite : s’attaquer d’abord à une partie marginalisée des femmes avant de s’en prendre à la majorité. Et si la perte de droits d’une minorité n’est déjà pas assez horrifiante, les femmes cis, surtout celles jugées pas assez féminines, en subissent – dans une moindre mesure, certes – aussi les conséquences5.

De plus, cette rhétorique essentialiste est incohérente : elle devrait exiger que les hommes trans aient les mêmes droits que les femmes cis. Pourtant, en France, ce n’est pas le cas : la PMA leur est interdite6 et l’inscription de l’avortement dans la constitution s’est faite sans les inclure7. Sans étonnement, aucun mouvement anti-trans ne s’en est indigné.

Dans ces mêmes courants, certain·es avancent que les hommes trans seraient des lesbiennes transitionnant pour ne plus subir l’homophobie. Passons outre l’hétéro-cis-normativité et l’infantilisation, il n’est pas plus facile d’être trans que gay, lesbienne, bi- ou encore pan-sexuel·le : en 2022, parmi plus de mille lois anti-queer ont été proposées par les législateur·ices aux États-Unis, 65% s’attaquaient uniquement aux personnes trans8.

Pour en finir avec la diffamation des femmes trans, attaquons-nous à un mensonge aussi tenace qu’honteusement absurde, qu’aucun·e féministe ne pourrait croire : les femmes trans seraient des violeuses ou – pire – des hommes qui passeraient par une transition pour pouvoir violer en toute impunité. Outre la redondance avec l’accusation encore portée contre les hommes gays il y a quelques années, rappelons que 90 % des viols sont commis par une personne connue de la victime9 et que seuls 0,6 % des coupables sont condamnés10. Il est donc impensable pour un homme cis de passer par un tel parcours pour pouvoir violer en toute impunité alors qu’ils le font déjà – dans plus de 99 % des cas.

De plus, les femmes trans sont elles-mêmes largement victimes de violences sexistes et sexuelles.11 Et en cas de crimes avérés de leur part, la déshumanisation qu’elles subissent est à l’opposé du traitement réservé aux « bons chefs de famille qui ont dérapé ». En France, elles sont placées à l’isolement pour une durée indéfinie, « pour leur sécurité », dans des prisons pour hommes – ce en dépit du droit international12. Aux États-Unis, elles sont placées dans les cellules des détenus les plus violents où elles sont violées quotidiennement.

Les courants anti-trans affectent aussi les enfants. La panique morale face aux endoctrinements ou aux violences sexuelles de la part des personnes trans – ou des drag queens – est montée de toutes pièces par l’extrême droite et fait beaucoup plus réagir que les violences – avérées – de la part des institutions religieuses et/ou politiques. Quant à la transition des mineur·es, ce sont le plus souvent des bloqueurs de puberté13 qui leur sont prescrits afin de retarder des modifications corporelles irréversibles dans l’attente d’une éventuelle prise d’hormones. L’accès à ces derniers se fait uniquement avec l’accord des parents, d’un·e psychiatre et d’un·e endocrinologue à la demande de la personne. C’est aussi le cas pour les opérations de réassignation de genre. En France, seules les mammoplasties et mastectomies sont autorisées pour les mineur·es14. Cette prise en charge permet de réduire les suicides15.

Voilà donc une revue non exhaustive16 des différentes populations atteintes par la transphobie – en plus des personnes trans. Pourtant, en tant qu’anarchiste, je trouve cet argumentaire futile. Le simple fait que les personnes trans soient touchées par la transphobie est suffisant pour que nous ayons à nous dresser contre celle-ci. Aucun courant anarchiste digne de ce nom ne peut imaginer une société libre qui exclut une minorité. Et il n’existe aucune minorité qui soit trop minoritaire pour que l’on ne se batte pas pour elle, avec elle. Chaque personne doit être libre de toute oppression. La transphobie en est une, présente dans toutes les sphères de notre société et à tous ses niveaux : physique, mental, financier, médical, accès au logement et à l’emploi, droit à disposer de son corps et d’exister dans l’espace public, parmi tant d’autres.

Nous avons démontré que hiérarchiser les luttes contribue à marginaliser une population déjà vulnérable et à alimenter des discours qui non seulement soutiennent l’extrême droite mais qui entraînent aussi la mort ou le suicide de nombreuses personnes de tout genre. À l’inverse, l’intersectionnalité, prônant une lutte contre toutes les discriminations sans distinction ni priorité, peut permettre un militantisme sans exclusion ni hiérarchie. N’est-ce pas là l’essence même de l’anarchisme ?


  1. Peut-on supporter l’autonomie des peuples à se définir eux-mêmes sans soutenir aussi l’autonomie des individu·es à se définir elleux-mêmes ?

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  2. Voir les cas de Dora Moutot et Marguerite Stern multipliant les discours racistes, sexistes et transphobes et n’hésitant pas à s’affilier à des structures ou personnalités d’extrême droite.

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  3. Isabelle d’Artagnan, Cassandre Begous, George Jablonski-Sideris. « La fluidité de genre de l’Antiquité à nos jours. Des faits trans à toutes les époques ». Institut La Boétie [en ligne].

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  4. Série de manifestations spontanées et violentes contre un raid policier le 28 juin 1969 à New York. Considérée comme l’émergence de la lutte queer, leur commémoration chaque année en juin a créé le mois des fiertés.

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  5. Voir le cas d’Imane Khelif (victime de transphobie et de racisme) et plus généralement les « tests de genre » imposés aux femmes dans les milieux sportifs

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  6. Le texte est comme suit : « Ainsi sont définitivement adoptés l'accès à la PMA pour les couples de femmes et les femmes seules […] »

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  7. Le texte est comme suit : « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». Le terme « la femme » exclut donc les hommes trans.

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  8. I. d’Artagnan, C. Begous, G. Jablonski-Sideris, op. cit.

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  9. Lettre de l’observatoire national des violences faites aux femmes n°8

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  10. Amnesty International, « Les violences sexistes et sexuelles en France ».

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  11. Fundamental Rights Agency, « LGBTI Survey Data explorer ».

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  12. Observatoire national des prisons, « Femmes trans en prison, ostracisées et discriminées ».

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  13. Sur le « V-coding », voir Julia Oparah, « Feminism and the (Trans)gender Entrapment of Gender Nonconforming Prisoners ». UCLA Women’s Law Journal 18(2), 2012, p. 239-271.

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  14. À partir de 14 ans pour les mastectomies et 16 pour les mammoplasties pour les adolescent·es transgenres. Aucune législation n’existe pour fixer un âge minimum pour ces mêmes procédures pour les adolescentes cisgenres. La plupart des interventions sont faites à partir de 16 ans.

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  15. Ariel Bernier* et Alain Leplège, « Les traitements hormonaux des mineurs transgenres, ou les obstacles de l’éthique médicale aujourd’hui ». Med Sci 34(6-7), 2018, p. 595-598.

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  16. Pour compléter cette analyse, il faudrait aussi inclure les relations raciales et le racisme, et inclure le traitement social réservé aux personnes intersexes.

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COURLLY
Communauté Urbaine Libertaire de Lyon