PUTES
Parmi les courants féministes, il en est un que l’on appelle l’abolitionnisme, et qui vise l’abolition de la prostitution et du « travail du sexe » (TDS) dans son ensemble. L’expression de TDS n’y est pas forcément appréciée et pour cause : la prostitution ne serait ni du travail ni du sexe. Pourtant, cette expression a été créée par une TDS états-unienne, Carol Leigh, dans le but de visibiliser la réalité de son activité et la lutte pour sa reconnaissance dans la société.
Cette expression permet de distinguer le·a travailleureuse des termes usuels tels que « prostitué·e » ou « pute », utilisés souvent de façon méprisante et qui réduisent la personne uniquement à son activité.
Avant de continuer, rappelons que le « travail du sexe » n’inclut pas la traite d’êtres humains à des fins sexuelles. Ce sujet, hautement important de par sa gravité, nécessite une approche différente. Nous ne pouvons comparer une personne qui consent à une personne forcée. En effet, le TDS ne peut être considéré comme un travail que si le·a travailleureuse y consent – au même degré qu'une personne consent à prendre un emploi quelconque. Et la critique anticapitaliste1 de la rémunération est entendable – au même titre que la critique d’un·e artisan·ne à son compte.
Aussi, le TDS est un domaine vaste et extrêmement disparate. Ce serait une erreur d’analyser de la même manière les diverses activités rémunérées du sexe : le vécu d’une personne qui fait de la « cam » est très différent de celui des « passes » dans la rue, ou du tournage de films, ou encore une pratique uniquement occasionnelle. Loin de nous l’idée d’être capables d’analyser l’entièreté du spectre des TDS, nous préférons nous pencher sur les réactions qu’il entraîne dans l’idéologie abolitionniste. L’argumentaire abolitionniste se résume en ces quelques points (que nous réécrirons avec nos mots afin de ne pas manquer de respect aux TDS) :
- Les TDS ne peuvent réellement consentir au métier qu’iels exercent, surtout si une de leur motivation est l’argent.
Nous commencerons par un point assez facile pour les anticapitalistes que nous sommes : qui consentirait à faire son métier s’iels n’étaient pas payé·es, ou si l'argent n’était pas un besoin vital ? Sûrement peu de personnes. De plus, tous les métiers ont leur lot de violences émotionnelles et/ou physiques, et de compromis. Nous en avons presque toustes un emploi malgré tout. Comme pour tous les métiers, nous le choisissons par nécessité et affinité : certain·es choisissent le TDS pour « la flexibilité des horaires, d’autres aiment rencontrer une variété de gens en provenance de différents milieux, d’autres encore se sentent à l’aise avec la sexualité, la nudité, les confidences, l’écoute, le soutien moral »2. Et lorsque certaines personnes n'ont pas le choix3, priver ces personnes du TDS, c'est souvent les condamner à la précarité, à la dépendance économique vis-à-vis d'une personne ou d'un organisme. Le TDS permet à de nombreuses personnes précaires d'être indépendantes et de vivre dans des conditions acceptables.
De plus, reconnaître le TDS tel qu’il existe, un travail, permet de se pencher sur les conditions dans lesquelles il est pratiqué. Comme pour l’avortement, plus on essaye d’interdire le TDS, plus il est pratiqué dans de mauvaises conditions, sans que l’on observe une réduction de la pratique. C’est un point primordial car les TDS ont besoin de soutien et de reconnaissance, pas de leçons de morale, de misérabilisme ou de condescendance.
- Les TDS femmes4 exercent ce métier uniquement à cause du patriarcat.
Évidemment, le patriarcat joue un rôle dans le TDS et il est nécessaire de lutter contre. Mais c’est aussi le cas dans tous les milieux sociaux. Le patriarcat est omniprésent dans nos vies : les femmes qui se marient à un homme, qui relationnent avec un homme ou qui pratiquent du TDS avec un homme, prennent toutes le risque d’un échange inégal d’un service contre un autre : de l'argent, de la sécurité, des enfants, des tâches ménagères, un statut, etc. On voit bien que pour avoir des conditions de vie décentes, relationner avec des hommes d'une manière ou d’une autre est une nécessité.5
Chacune s’en sort comme elle le peut, la seule différence étant la perception de la société sur leurs comportements et activités : le mariage est légitime et valorisé, le TDS est illégitime et méprisé. Pourtant, les deux partagent les mêmes risques : subir les violences masculines, allant jusqu'au viol et/ou au meurtre.
Continuons sur ce parallèle entre l’activité sexuelle dans le mariage hétérosexuel et dans le TDS pratiqué par une femme avec des clients masculins. Si le sexe pratiqué par la TDS dans son travail est dégradant ou violent, pourquoi le sexe au sein du mariage serait-il différent ? Sachant qu’il peut être obtenu dans le mariage par la violence de la part du mari et, dans les TDS, selon des règles et conditions établies par la travailleuse auprès du client6.
Alors pourquoi juger aussi durement les TDS pour le sexe réalisé dans leur travail alors que celui pratiqué par un couple marié hétéro ne pose pas de problème ? Le sexe hétérosexuel, que cela soit au sein d'un mariage, d'une relation ouverte ou d'un travail du sexe, n’est pas dégradant. Nous ne devons en aucun cas y porter un jugement moral, surtout si c'est pour le faire uniquement envers les femmes. L’idée selon laquelle le sexe hétérosexuel serait dégradant pour les femmes – que ce soit au sein d’un mariage ou du TDS – est un des fondements du patriarcat.
- Le TDS est dégradant pour la personne qui le pratique
Si vous pensez que le TDS est dégradant, ou qu'il fait perdre la dignité d’une personne, le problème vient... uniquement de vos opinions. Vous portez un jugement sur un comportement qui ne vous atteint pas et ne vous blesse pas. Le jugement moral d'une pratique majoritairement féminine et sexuelle vient d'une construction sociale selon laquelle le sexe retirerait leur pureté aux femmes : cela se rapproche du concept de « virginité », présent actuellement en France de par les restes d’une culture chrétienne. Le tabou et la sacralisation du sexe participent aussi à ce phénomène : il faudrait le réserver à son mari, après le mariage par exemple. Ni dieu, ni maître, ni injonction religieuse sur nos sexualités !
Un comportement choisi et/ou consenti qui ne fait de mal à personne ne devrait pas être jugé de manière morale. Lorsqu’on est anarchiste, on veut que les personnes soient libres de toutes oppressions systémiques. Si des personnes se permettent des choses que vous ne faites pas, alors elles étendent votre liberté à pouvoir le faire, si l'envie vous prend. Si la réaction est d'essayer d'interdire ces libertés – notamment des droits concernant la sexualité des minorités de genre –, demandons-nous pourquoi ? Pourquoi voir le sexe tarifé comme dégradant pour ces minorités ? À moins que ce qui dérange réellement soit le fait que ces personnes aient l’autonomie de faire usage de leur propre corps ?
Jusqu’où contrôler ce qui est dégradant et asservissant ? Au nombre de partenaires ? À la manière de s’habiller ? Au droit d'avorter ? Les femmes et les minorités de genre devraient être autonomes de leurs choix de vie, que cela plaise ou non. Car au final, l’abolitionnisme du TDS s'inscrit dans le schéma du patriarcat : il consiste à contrôler le corps des femmes et minorités de genre en leur interdisant d'en disposer comme iels le souhaitent. Et si vous pensez encore que le mouvement abolitionniste va « sauver les TDS », demandez-vous7 plutôt s’iels ne veulent pas juste qu’on les respecte et qu’on les écoute.
La critique du TDS peut être valide si elle ne s’accompagne pas de jugement moral ou de généralités, on peut penser aux questions économiques ou encore pratiques. Malheureusement, une vaste majorité des critiques est uniquement moralisatrice et ne serait pas exprimée si le·a travailleureuse en question pratiquait un autre métier.
On ne peut se dire anarchiste et s’attaquer aux systèmes oppressifs sans s’attaquer au flic de la morale et des bonnes mœurs que l’on porte en nous.
↩︎C’est-à-dire l’exploitation de l’individu par lui ou elle-même, dans le contexte capitaliste.
↩︎Autres Regards, Travail du sexe, toutes les réponses à vos questions. Petit guide pour lutter contre les préjugés, 2012, p. 7.
↩︎Pas de papiers, discrimination à l'embauche, handicap,...
↩︎Il est souvent question de femmes « cis » car l'abolitionnisme est aussi essentialiste (donc transphobe). Ainsi peut-on remarquer que les TDS de genre masculin (ainsi que trans, non binaire, racisé...) ne rentrent pas dans la vision binaire de l'analyse abolitionniste des « femmes qui se soumettent aux hommes ». Un texte entier pourrait être écrit sur le sexisme d'une telle analyse.
↩︎Cela est de moins en moins vrai pour certains points grâce aux avancées des droits des femmes. Cependant, les droits avancent surtout pour les femmes blanches, riches et/ou cis/hétéro.
↩︎Autres Regards, op. cit., note 2, p. 13.
↩︎Ou même demandez-leur ! Écouter un·e TDS permet d’apprendre beaucoup et de déconstruire pas mal de préjugés.